Stéréotypes sexuels chez les tout-petits

Garçons et filles: des différences innées?

À la naissance, les cerveaux des garçons et des filles ne diffèrent qu’en ce qui a trait aux fonctions de reproduction. Les enfants de 0 à 3 ans ont donc les mêmes aptitudes cognitives (intelligence, capacités de raisonnement, de mémoire, d’attention, de repérage dans l’espace) et physiques (Vidal, citée dans Piraud-Rouet, 2017). Les différences qui se développent entre filles et garçons sont imputables à la plasticité du cerveau, c’est-à-dire à sa capacité à se transformer selon ses apprentissages et son environnement (Piraud-Rouet, 2017). En ce qui concerne les différences psychologiques ou comportementales entre les sexes, si elles ont tendance à s’accentuer de l’enfance à l’âge adulte, elles sont presque absentes chez les bébés et les jeunes enfants (Cossette, 2017). Les seules différences observées à la naissance concernent la taille moyenne du cerveau, plus gros chez les bébés garçons, et l’activité motrice, légèrement plus importantes chez ceux-ci. Quant aux autres différences comme l’expression verbale ou la préférence pour certains jouets, elles émergent entre l’âge de six mois et un an, âge auquel les enfants sont déjà soumis aux influences sociales, qui varient selon le sexe de l’enfant (Vidal, 2015). La variabilité entre les cerveaux individuels l’emporte sur la variabilité entre les sexes (Vidal, 2017).

Développement de l’identité sexuelle

Si, à la naissance, il n’existe à peu près pas de différences entre les bébés garçons et filles, à l’exception des organes reproducteurs, l’enfant se forge tout de même peu à peu une identité sexuelle. À la naissance, le bébé n’a pas conscience de son sexe. L’enfant l’apprend progressivement à mesure que ses neurones se connectent et que ses fonctions cognitives se développent (Vidal, 2015). Selon la théorie cognitivo-comportementale de Kohlberg, l’acquisition du concept de genre chez l’enfant se fait en trois étapes.

Durant les trois premières années de sa vie, l’enfant se trouve à l’étape de l’identité sexuelle: il sait distinguer son propre sexe et celui des autres en utilisant les caractéristiques physiques apparentes (Boyd et Bee, 2015). Plus précisément, c’est vers l’âge de deux ans et demi que l’enfant possède les capacités mentales qui lui permettent de s’identifier au féminin ou au masculin (Vidal, 2015). Dès cet âge, les enfants ont des connaissances sur les rôles sexués, savent reconnaître les professions typiquement exercées par les hommes et les femmes, adoptent des activités et comportements sexués et choisissent des attributs faisant partie du sexe auquel elles et ils appartiennent: jeux et jouets, habits, accessoires, etc. (Ducret et Le Roy, 2012).

Vers l’âge de 3-4 ans apparaît la stabilité du genre, où l’enfant comprend que le sexe d’une même personne est stable dans le temps, soit que les filles deviendront des femmes et les garçons, des hommes. Toutefois, les enfants n’ont pas encore compris que le sexe est également une donnée stable par rapport aux situations. Pour un enfant de cet âge, un garçon qui porte une jupe devient une fille (Ducret et Le Roy, 2012). À ce stade, les enfants considèrent donc les violations des rôles de sexe comme inacceptables et incorrectes (Amboulé Abath, 2009). La catégorisation des personnes se fait encore grâce à des attributs physiques (Mieeya et Rouyer, 2013). Ducret et Le Roy (2012) notent également que dès l’âge de trois ans, les enfants prennent conscience que les adultes se comportent différemment en fonction du sexe de l’enfant. C’est à cet âge que les enfants adoptent, à des degrés divers, les stéréotypes sexuels, d’où l’importance d’agir, dès la petite enfance, pour les déconstruire (Papalia et al., 2018).

Vers l’âge de 5-7 ans, l’enfant franchit l’étape de la constance du genre, où il ou elle comprend que le sexe d’une personne est constant en toutes circonstances, stable dans le temps et définie par la biologie (Boyd et Bee, 2015). L’enfant réalise alors que l’identité n’est pas influencée par les changements d’apparence ou d’activités relatives au genre, même si l’identité ne sera définitivement stable que vers 7 ans. D’autres études suggèrent toutefois que la construction de l’identité sexuelle est dynamique et peut se remanier au cours du développement ultérieur de l’enfant (Mieeya et Rouyer, 2013).

D’où vient cette socialisation genrée?

Si les garçons et les filles disposent des mêmes capacités à la naissance, comment se fait-il qu’après seulement quelques années de vie, ils et elles ont développé des comportements et adopté des rôles fortement liés à ce qu’on attend des enfants de leur sexe? Les capacités innées des enfants, invariables selon le sexe, sont en fait modelées par l’environnement (Piraud-Rouet, 2017). L’éducation reçue dans la famille et au service de garde éducatif joue donc un rôle de premier plan dans la cassure entre ce qui est présenté dans l’espace public et l’intériorisation de ces observations chez les enfants ou dans le renforcement des stéréotypes (SCF, 2018).

La famille constitue le tout premier lieu de socialisation pour l’enfant, qui y apprend les rôles sexués par observation d’abord de ses parents, qui effectuent un renforcement différencié plus important pendant sa deuxième année de vie (Amboulé Abath, 2009). Beaucoup de travaux ont montré que l’entourage d’un bébé ou d’un enfant n’a pas les mêmes attitudes avec celui-ci ou celle-ci selon son sexe (Piraud-Rouet, 2017) et ce, même avant la naissance de l’enfant : on décore la chambre différemment selon le sexe du bébé, on lui achète aussi des vêtements et des jouets différents, etc. Une expérience menée auprès de nouveaux-nés a montré que les parents décrivaient les garçons comme « grands, costauds et forts » et les filles comme « petite, mignonne et fragile » (aussi.ch, 2019). Plusieurs études ont même montré que les parents réagissaient plus favorablement quand leurs fils jouaient avec des outils et des camions et leurs filles, avec des poupées ou des bijoux (Boyd et Bee, 2015). On note ainsi que « les parents prennent en charge les filles, les entourent et les maternent. Les filles sont censées être obéissantes, dociles et ordonnées, et ont moins de choix dans leurs activités. « Elles apprennent à dépendre des adultes plutôt que de compter sur elles-mêmes. Elles devinent les comportements attendus d’elles par leurs parents et autres adultes, les intériorisent et agissent en fonction d’eux » (Duru-Bellat 1990 : 97). Elle signale par ailleurs que ces attitudes et conduites des parents sont reprises par le personnel éducateur dans les institutions scolaires qui poursuivent donc la socialisation familiale » (Amboulé Abath, 2009, p. 20).

Dans les familles hétéroparentales, « ce sont les mères qui influencent davantage les comportements; ainsi, les filles dont les mères ont des comportements stéréotypés adoptent à leur tour ces comportements, et les fils des mêmes mères, adoptant les comportements de ces dernières, affichent des comportements moins stéréotypés pour leur genre » (Papalia, et al., 2018, p. 207). Certaines études ont aussi montré que les enfants de mères lesbiennes ressentaient moins de pression à se conformer aux stéréotypes de genre et adoptaient moins de comportements discriminatoires envers l’autre sexe. Des études semblables auprès de pères homosexuels n’ont pas été répertoriées.

Quant à l’influence de la fraterie, « les aînés ont tendance à être plus influencés par leurs parents, tandis que les cadets tenteraient davantage d’adopter les comportements et les attitudes de leurs aînés (McHale et al., 2001). Les enfants qui ont un frère ou une soeur de même sexe, mais plus âgé, tendent à adopter plus de comportements liés à leur sexe que ceux ayant un grand frère ou une grande soeur de sexe opposé » (Papalia et al., 2018, p. 209). Somme toute, l’interaction avec l’environnement familial va orienter les goûts, les aptitudes et les traits de personnalité en fonction des normes du masculin et du féminin de la société dans laquelle l’enfant évolue (Vidal, 2015).

Le service de garde éducatif et les maternelles 4-5 ans constitue lui aussi un milieu où certaines normes, attitudes, habitudes et savoirs sont inculqués à l’enfant et où il ou elle apprend ce qui est souhaitable, voire raisonnable, de viser pour sa vie adulte. La socialisation différenciée selon le sexe qui y est faite reproduit non seulement les inégalités entre les femmes et les hommes, mais amoindrit du même coup les chances des tout-petits (Amboulé Abath, 2009). Dans une étude réalisée en France, Murcier (2007) a montré que le personnel éducateur en service de garde à la petite enfance avait des attentes et des propositions d’activités stéréotypées envers les enfants selon leur sexe et ne les traitait pas de la même manière. Les éducatrices et éducateurs tolèrent par exemple plus les comportements indisciplinés chez les garçons que chez les filles et laissent les garçons monopoliser l’espace sonore par leurs prises de paroles plus fréquentes (Dafflon Novelle, 2009).

Les pairs, que ce soit en milieu de garde éducatif ou ailleurs, contribuent aussi à la socialisation genrée des enfants. Dès l’âge de trois ans, on remarque que les enfants jouent déjà dans des groupes de même sexe, ce qui renforce les comportements de genre (Papalia et al., 2018). L’influence des pairs serait plus marquée chez les garçons : au moment où ils savent à peine marcher, ils accordent déjà plus d’attention aux réactions des autres garçons face à leur comportement qu’à l’éducatrice ou à l’éducateur (Maccoby, 1998). Cette tendance se poursuit et peut même s’accentuer avec l’âge.

Enfin, l’environnement matériel de l’enfant (jouets, médias, livres, etc.) exerce lui aussi une influence sur son adhésion aux stéréotypes sexuels. Le jeu permet à l’enfant d’acquérir et d’exercer des habiletés motrices, cognitives et sociales qui auront un impact majeur sur son développement ultérieur. Divers travaux ont montré un lien entre la pratique de jeux de types visuospatial (jeux de blocs et autres jeux de construction) et les résultats à des tests d’aptitudes visuospatiales. Les activités de jeu pourraient avoir une influence plus marquée encore sur les choix de vie et de carrière des filles et des garçons (Cossette, 2017).

Depuis sa naissance, l’enfant évolue en effet dans un environnement sexué: la chambre, les jouets et les vêtements diffèrent selon le sexe de l’enfant (Vidal, 2015). Les parents et les autres adultes offrent des jouets différents aux filles et aux garçons bien avant qu’ils en fassent la demande ou manifestent des préférences clairement distinctes, renforçant l’adhésion aux stéréotypes (Cossette, 2017). Ces agents de socialisation contribuent aussi à renforcer les rôles de sexe: « par exemple, les enfants savent très bien s’orienter dans un magasin de jouets et reconnaître l’espace qui leur est destiné. En effet, pour beaucoup de jouets il y a une version fille et une version garçon, comme le vélo rose et le vélo bleu. Il s’agit d’une stratégie de vente pour inciter les parents à consommer davantage. Il devient difficile de passer le vélo rose de la grande sœur au petit frère » (Ducret et Le Roy, 2012, p. 10), et cela renforce les stéréotypes. Plusieurs jouets destinés aux filles les incitent déjà fortement à consacrer une attention particulière à leur apparence physique, renforçant ce stéréotypes chez elles : les trousses de maquillage, les accessoires de coiffure et de manucure, les jeux d’habillage, etc. L’univers des princesses, où la beauté est mise de l’avant comme une caractéristique d’importance primordiale, amène les jeunes filles à miser très tôt sur leur apparence (SCF, 2018).

Sexe et identité de genre

L’identité de genre est décrite comme le sentiment intrinsèque d’être un garçon ou une fille ou encore de se situer quelque part entre ces deux pôles. Il n’y a donc pas de lien avec l’orientation sexuelle, qui fait référence à l’attirance physique ou amoureuse ressentie envers un genre ou l’autre. Les recherches suggèrent que l’identité de genre est établie dès l’âge de trois ans (Table nationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie des réseaux de l’éducation, 2017). Un jeune enfant peut donc ressentir une identité de genre qui diffère de son sexe biologique. Il est encore difficile aujourd’hui d’expliquer pour quelles raisons des enfants connaîtront une identité de genre différente de celle qu’on leur a attribuée à la naissance. Une chose est sûre, l’éducation reçue ne peut expliquer qu’une ou un enfant ait une identité de genre différente de son sexe biologique (SCF 2018).

Ainsi, un milieu de garde éducatif inclusif et qui ne renforce pas les stéréotypes de genre permettra à un enfant qui ne s’identifie pas à son sexe biologique de se sentir accepté et en sécurité. En effet, si le personnel éducateur permet à tous les enfants de faire les activités de leur choix, sans égard aux jouets, aux vêtements ou aux activités traditionnellement associés à un sexe ou à l’autre, l’enfant qui ressent une variance de genre se sentira plus inclus ou incluse.

À garder en tête quand on intervient auprès des enfants

Plusieurs éléments doivent ainsi être pris en considération lorsqu’on intervient en petite enfance et qu’on souhaite éviter le renforcement des stéréotypes de genre. L’enfant développant son identité sexuelle entre 0 et 7 ans, la petite enfance constitue un moment important pour offrir des modèles diversifiées et des possibilités variées à tous les enfants, sans les cantonner dans des rôles traditionnels ou des stéréotypes sexuels. Plusieurs outils sont proposés à la section Des pistes pour agir afin de rendre votre milieu de garde éducatif et vos pratiques pédagogiques inclusifs et exempts de stéréotypes sexuels. Enfin, nous devons avoir conscience que nous-mêmes sommes un produit d’une socialisation genrée et que, involontairement, nous contribuons à les renforcer. Gardez votre oeil critique ouvert et apprêtez-vous à faire la chasse aux stéréotypes!

Références

AMBOULÉ ABATH, Anastasie (2009). Étude qualitative portant sur les rapports égalitaires (garçons et filles) en service de garde, Université Laval, 140 pages.

AUSSI.CH (2019). « Attentes et attitudes différentes face aux filles et aux garçons », aussi.ch, accessible à : http://www.aussi.ch/reponses/attentes-attitudes

BOYD, Denise et BEE, Helen (2015). L’enfance: Les âges de la vie, édition abrégée, 584 pages.

COSSETTE, Louise (2017). Cerveau, hormones et sexe. Des différences en question. Les éditions du remue-ménage, 112 pages.

DAFFLON NOVELLE, Anne (2009). « Filles-garçons : socialisation différenciée? », Colloque “Filles, garçons : une même école?, Bruxelles, le 7 décembre 2009, accessible au: https://www.youtube.com/watch?v=wNrt-7qH-z8&t=314s

DUCRET, Véronique et LE ROY, Véronique (2012). La poupée de Timothée et le camion de Lison. Guide d’observation des comportements des professionnel-le-s de la petite enfance envers les filles et les garçons. Le deuxième Observatoire, Genève, 67 pages. Accessible à: http://www.2e-observatoire.com/downloads/livres/brochure14.pdf

MACCOBY, Eleanor E. (1998). The Two Sexes: Growing Up Apart, Coming Together. London, The Belknap Press of Harvard University Press, 384 pages.

MIEEYA, Yoan et ROUYER, Véronique (2013). « Genre et socialisation de l’enfant: Pour une approche plurifactorielle de la construction de l’identité sexuée », Laboratoire de psychologie du développement et processus de socialisation, Université Toulouse II, accessible à l’adresse : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01080693/file/2013%20-%20YM%20-%20Psycho%20Fran%C3%A7aise.pdf

MURCIER, Nicolas (2007). « La réalité de l’égalité entre les sexes à l’épreuve de la garde des jeunes enfants », Mouvements, volume 1, numéro 49, pp. 53 à 62, accessible à l’adresse : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2007-1-page-53.htm

PAPALIA, Diane E., MARTORELL, Gabriela, BÈVE, Annick, LAQUERRE, Nicole et SCAVONE, Geneviève (2018). Psychologie du développement de l’enfant, 9e édition, Chenelière Éducation, Montréal, 352 pages.

PIRAUD-ROUET, Catherine (2017). « Stéréotypes de genre: bien les comprendre pour mieux les combattre », Les pros de la petite enfance, article publié le 18 janvier 2017, https://lesprosdelapetiteenfance.fr/bebes-enfants/psycho-pedagogie/lutter-contre-les-stereotypes-de-genre-des-la-petite-enfance/stereotypes-de-genre-bien-les-comprendre-pour-mieux-les-combattre, consulté le 8 novembre 2018.

POIRIER, Lucie et GARON, Joane, (2009). Hypersexualisation? Guide pratique d’information et d’action, Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de Rimouski, 82 pages, consulté le 11 novembre 2018 à l’adresse suivante : http://www.rqcalacs.qc.ca/publicfiles/volume_final.pdf

SECRÉTARIAT À LA CONDITION FÉMININE (2018). Portail Sans Stéréotypes, Gouvernement du Québec, accessible au: http://www.scf.gouv.qc.ca/sansstereotypes/quest-ce-quun-stereotype/

TABLE NATIONALE DE LUTTE CONTRE L’HOMOPHOBIE ET LA TRANSPHOBIE DES RÉSEAUX DE L’ÉDUCATION (2017). Mesures d’ouverture et de soutien envers les jeunes trans et les jeunes non binaires: Guide pour les établissements d’enseignement, 92 pages, accessible à: https://www.familleslgbt.org/documents/pdf/TableNationale_mesures_FRA.pdf

VIDAL, Catherine (2015). Nos cerveaux, tous pareils, tous différents! Laboratoire de l’Égalité, Éditions Belin, 79 pages.

VIDAL, Catherine (2017). « Cerveau, sexe et préjugés », In. Cossette, Louise, Cerveau, hormones et sexe. Des différences en question, les éditions du remue-ménage, pp. 9-28.