Portrait de la région

La ségrégation professionnelle en emploi observée en Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine entre les hommes et les femmes est fortement empreinte de stéréotypes de genre. En s’attardant aux résultats du recensement de 2021 quant à l’emploi dans les domaines traditionnellement masculins, on constate que « les femmes sont moins nombreuses que les hommes à pratiquer des professions liées au domaine des métiers, du transport, de la machinerie et des secteurs apparentés (2,0 % contre 31,8 %). […] Les femmes sont aussi moins nombreuses dans les professions de la fabrication et des services d’utilité publique (3,2 % contre 8,8 %), des sciences naturelles et appliquées et domaines apparentés (1,8 % contre 6,0 %) ainsi que des ressources naturelles, de l’agriculture et de la production connexe (1,8 % contre 11,4 %). De même, près de deux fois moins de femmes (0,8 %) que d’hommes (1,9 %) sont membres du corps législatif ou cadres supérieures. » 

Dans les métiers traditionnellement masculins (construction, mécanique, transport, métiers lourds, pêche), la proportion d’hommes est extrêmement élevée, souvent au-delà de 90 % des effectifs ouvriers dans ces professions en 2015. En 2021, les femmes de la région représentaient seulement 6 % des travailleuses du groupe d’emplois « Métiers, transport, machinerie, opérateurs et occupations apparentées » et 13 % des travailleuses des « Ressources naturelles, agriculture et production connexe ». 

Les jeunes femmes qui s’engagent dans un projet d’études dans un milieu traditionnellement masculin n’ont donc pas souvent de modèle féminin à qui se référer en milieu de travail et bien souvent, la situation est la même dans le corps enseignant.

Les conséquences sur les femmes

Les femmes occupant des emplois traditionnellement masculins sont souvent très isolées et vivent beaucoup de harcèlement, tant physique que psychologique, sexiste ou sexuel. Elles portent seules le poids de leur intégration et leur maintien en emploi. Le Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT) estime à 50% le taux de maintien des femmes dans des milieux à prédominance masculine où il n’y a pas eu d’ajustements lors de leur arrivée et où les femmes portent seules le fardeau de l’intégration.

Plus précisément, les femmes et les personnes de la pluralité de genre font face à de multiples obstacles lorsqu’elles étudient dans des programmes traditionnellement masculins. Avant même d’entrer dans le programme, elles peuvent faire face au jugement des autres sur leur choix de carrière et devoir répondre à plusieurs commentaires sexistes. 

Dans leur milieu d’études, elles peuvent vivre un traitement différencié en raison de leur genre, tant de la part de leurs collègues de classe que du corps enseignant, leur faisant vivre un sentiment d’imposteure ainsi que l’impression d’avoir l’obligation constante de faire ses preuves. Dans certains milieux, ce traitement différencié est amplifié par des préjugés prégnants et une discrimination systémique à l’endroit des femmes. 

Leur statut minoritaire amène plusieurs étudiantes à vivre de l’isolement et à être victimes de l’effet de contraste, qui veut que la présence d’une personne différente se fait remarquer davantage que celle d’une personne avec des caractéristiques plus typiques. Cela amène plusieurs étudiantes à avoir le sentiment d’être constamment surveillées. 

La division sexuelle du travail dans les travaux pratiques, d’équipe et les stages amène les étudiantes à ne pas développer toutes les compétences qu’elles devraient développer parce que les tâches plus traditionnellement masculines sont attribuées à leurs collègues masculins ou que ceux-ci se les attribuent eux-mêmes. 

Dans plusieurs domaines traditionnellement masculins, on perçoit encore une grande valorisation de la force physique et ce, même si de nombreux outils et méthodes de travail plus sécuritaires et demandant moins d’usage de la force physique. De plus, les différences entre les femmes et les hommes sont généralement exagérées. Tous les hommes ne sont pas plus forts que toutes les femmes même si, en moyenne, les hommes sont plus forts que les femmes. Dans un milieu où la force physique est sans cesse valorisée et où plusieurs méthodes de travail ne sont pas enseignées, une femme peut croire, à tort, qu’elle ne pourra jamais performer. 

La culture d’un milieu professionnel est aussi nommée comme un élément central des difficultés d’intégration. Les cultures de profession dans les milieux traditionnellement masculins sont fortement genrées, ce qui amène plusieurs femmes à adopter des comportements masculins, voire misogynes, pour s’intégrer à leur milieu d’études ou de travail. 

Enfin, les responsabilités familiales peuvent nuire davantage à la réussite scolaire des étudiantes qui sont aussi mères, et cette situation peut rendre la transition études-emploi plus difficile, la discrimination à l’embauche demeurant malheureusement présente et les mesures de conciliation travail-famille encore peu répandues dans les entreprises majoritairement masculines.

Les pistes de solutions

Les centres de formation professionnelle peuvent mettre en place plusieurs pistes de solutions pour amoindrir les obstacles rencontrés par les étudiantes. Une première mesure consiste évidemment, pour le corps enseignant, à se former aux réalités vécues par les étudiantes et à aiguiser leur analyse féministe. Cela permettra aux enseignant·e·s de mieux saisir les dynamiques de genre et d’intervenir adéquatement lorsqu’ils et elles perçoivent, par exemple, des « blagues » ou commentaires sexistes, une division sexuelle du travail, une étudiante qui vit un sentiment d’imposteure, etc. 

Les réseaux d’entraide entre étudiantes sont peu nombreux et difficiles à maintenir, particulièrement dans une région peu densément peuplée comme la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine où plusieurs femmes se retrouvent souvent à être « la seule » de leur programme. L’idée voulant que les femmes « doivent prendre leur place » est encore très répandue, faisant fi des barrières systémiques et institutionnelles auxquelles elles font face. Il est fortement recommandé, à l’instar de Plein air au féminin (PAF) et de Femmes Fières en Foresterie (FFF) du campus collégial de Gaspé, de créer et de soutenir de tels espaces sécuritaires pour favoriser l’inclusion de toutes. 

Un travail peut aussi être fait au niveau institutionnel pour renforcer et rendre plus accessibles et connues les politiques de prévention du harcèlement et des violences à caractère sexuel. Des procédures spécifiques d’accueil des étudiantes peuvent être mises en place, de même que des plans de transition entre le milieu d’études et le milieu de travail.

 

Source de l’image en vedette : The Guardian